Avec émerveillement je regarde les photos en noir et blanc! Les deux bébés qui y sont représentés se tiennent devant moi, plusieurs décennies plus tard. Elles ont emmené dans leur bagages des souvenirs et des histoires qui me font me dire: “Bon sang, je viens de loin!”. Les bavoirs et les couches ont cédé la place aux rides d’expression et de vieillesse. Elles ont aujourd’hui 80 ans, et me racontent.

Je pourrai l’écouter pendant des heures, le récit de cette famille, qui est la mienne! La vie en Chine, la maison, le domestique, les Japonais, la paix qui a duré deux jours puis le débarquement des Russes sur le sol chinois. “Les Russes tuaient les chiens des fermiers pour les empêcher d’aboyer, tuaient les paysans qui avaient plus de terres que les autres, enlevaient les hommes… On ne voulait pas de ça, alors on a décidé de partir”.

Et j’imagine: la précipitation, le départ empressée! Les allers-retours entre les ambassades française et américaine et le consulat de Chine, pour laisser partir cet homme que je n’ai jamais connu, mon arrière grand-père.

Puis elles me racontent, le voyage sur le porte avion américain, les soldats qui durent s’entasser dans un seul dortoir, pour en laisser un libre pour les dames. Les toilettes rapides dans les salles de bains des sergents chefs et autres gardés dont le nom m’échappe. Puis, une rapide escale à New York, et leur émerveillement devant les magasins dans lesquels on trouve de tout. Des denrées alimentaires, mais aussi des chaussettes et des crayons, les toutes premières grandes surfaces.

Cette parcelle d’histoire, directement rattachée à ma vie, à mes gênes me fascine tant! L’une des plus grande guerre fait partie de l’histoire de ma famille. Sans elle, je ne serai pas là, je serai peut-être en Chine, ou alors je ne serai tout simplement pas née. Et si je l’avais été, ça n’aurait pas été moi. Une moitié aurait été différente, tout aurait été différent!

J’admire les objets ramenés de la bas, le petit bateau en ivoire, les petites babioles qui représentent tant, le petit pot de terre de Chine, les photos, les récits.

Puis je vois les lettres, jaunies, écrites à la main, forcément: “Ici l’atmosphère est lourde, on croirait étouffer dans du coton. J’imagine comme ce doit être dur pour maman et j’aimerai bien lui être un peu plus utile.”

Imaginer ce qu’elles ont vécu, c’est comme imaginer un film, mais en mieux. Les odeurs, la peur, la vie ou la mort. Mon arrière grand-mère bravant les mitraillettes des soldats russes pour aller chercher de quoi manger, grâce à sa nationalité française, la peur de ne jamais la voir revenir du village. La tristesse de devoir se séparer d’objets chers, qui n’entrent pas dans les malles…

Fuir son pays, quitter sa famille, ses amis, plonger dans l’inconnu, en risquant sa vie à tout moment. Ce ne sont pas mes souvenirs, mais je le revis si intensément! J’ai presque l’impression de ne pas être à la hauteur de tant d’aventure…

Mais finalement, oui, je peux l’avouer. Je viens de loin.

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